politique
De la pandémie à la rhétorique de champ de bataille
Depuis le début de la pandémie de COVID-19, le langage politique français s’est saturé de métaphores guerrières. Ce virus s’est propagé dans les lieux publics et lors de rassemblements. Les responsables politiques ne parlent plus seulement de combattre le virus, mais aussi la drogue, le chômage et même les déficits budgétaires. Des termes comme « arène », « champ de bataille », « mobilisation » et « sacrifice » sont devenus des outils politiques quotidiens.

Des politiques réelles qui reflètent ce langage
Ce changement n’est pas qu’une question de rhétorique. À l’approche du 14 juillet, le président Macron a promis 6,5 milliards d’euros supplémentaires de dépenses militaires sur deux ans, portant le budget de la défense à 64 milliards d’euros d’ici 2027. Ce budget est également présenté comme garantissant la sécurité des citoyens. Parallèlement, l’Union européenne a annoncé un plan d’investissement de 800 milliards d’euros dans la défense d’ici 2030, dont 150 milliards sous forme de prêts aux États membres. Fait notable, ces fonds échappent aux règles budgétaires traditionnelles de l’UE en matière de dépenses militaires.
En France, le ministre des Armées Sébastien Lecornu a exprimé son intention de mobiliser jusqu’à 100 000 réservistes, une mesure qui nécessiterait d’importantes ressources et pourrait réduire l’espace du débat public sur la militarisation.
Une démocratie en pilote automatique ?
Ce glissement s’opère, de manière inquiétante, presque sans délibération publique. La France, marquée par deux guerres mondiales, voit aujourd’hui émerger une génération de dirigeants qui n’a jamais connu la guerre. Alors que les valeurs démocratiques s’étiolent, la communication politique cadre de plus en plus les enjeux en termes de « nous contre eux », réduisant la pluralité et présentant la dissidence comme une forme de déloyauté.
Des penseurs influents comme Carl Schmitt ont soutenu que la politique repose sur la distinction entre ami et ennemi. Le langage actuel en porte l’écho, resserrant le débat et valorisant l’uniformité.
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Quand la guerre devient un mode de gouvernance
Plutôt que de rester un dernier recours, la guerre est peu à peu normalisée comme style de gouvernance. Le penseur Randolph Bourne notait : « La guerre est la santé de l’État » — autrement dit, elle centralise le pouvoir et renforce l’appareil d’État tout en affaiblissant la société. Les démocraties modernes devraient rechercher la paix, et non s’entraîner à la guerre. Pourtant, la politique actuelle glorifie souvent le sacrifice et la soumission, des sacrifices parfois mémorables mais inquiétants.
Réduire au silence les critiques
Des budgets militaires en hausse et un discours nationaliste accru ont un coût bien réel : le report de financements pour la santé, l’éducation ou la transition écologique. L’éducation, essentielle au développement des populations, en pâtit. Dans cet environnement, la critique est de plus en plus perçue comme une trahison. Lorsque l’État et l’identité nationale se confondent, les individus risquent de n’être plus que de simples « membres du troupeau », privés de leur capacité à exprimer un désaccord.

Conclusion
À mesure que la France franchit la ligne entre défense et militarisation de sa politique, il faut se demander : renforçons-nous la démocratie ou l’érodons-nous par la peur ? La démocratie ne consiste pas à combattre des ennemis, mais à débattre, protéger les droits et avancer ensemble. La responsabilité incombe aux dirigeants de replacer le discours politique dans le registre de la raison et de la responsabilité, plutôt que dans celui de la crise.